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Prolonger l’âge de la retraite : une fausse évidence sociale ?
Depuis plusieurs années, le report de l’âge de la retraite revient comme une nécessité économique. Pourtant, derrière l’argument comptable, des contradictions sociales majeures demeurent : manque d’emplois, âgisme au travail, et recul progressif des politiques de solidarité.
Depuis plusieurs années, le débat sur le report de l’âge de la retraite revient avec insistance dans l’espace public. Présentée comme une nécessité économique, presque comme une évidence comptable, cette mesure soulève pourtant de lourdes questions sociales, souvent évacuées trop rapidement. Peut-on sérieusement demander aux citoyens de travailler plus longtemps dans une société où le travail manque déjà, où l’âgisme est omniprésent et où les politiques sociales sont progressivement démantelées ?
1) Une contradiction frontale : il n’y a pas de travail pour tous
La première contradiction saute aux yeux : il n’y a pas de travail pour tous. Le chômage structurel persiste, les emplois précaires se multiplient, et l’accès à un emploi stable devient de plus en plus difficile, en particulier pour les jeunes… mais aussi pour les seniors.
Passé 50 ans, retrouver un emploi relève souvent du parcours du combattant. Les statistiques le montrent, les témoignages le confirment : l’âge devient un facteur d’exclusion du marché du travail. Prolonger l’âge légal de la retraite dans ce contexte revient à demander à des personnes de rester actives dans un système qui ne veut plus d’elles.
2) L’âgisme au travail : une discrimination encore trop banale
À cela s’ajoute un âgisme profondément ancré dans le monde professionnel. Les travailleurs âgés sont trop souvent perçus comme moins adaptables, moins productifs, plus coûteux. Ces stéréotypes persistent malgré l’expérience, les compétences et la fiabilité qu’apportent les seniors.
Tant que cette discrimination ne sera pas combattue sérieusement, repousser l’âge de la retraite revient à prolonger une période de chômage, de découragement et de précarité.
3) Un recul des protections sociales qui fragilise les parcours
Parallèlement, on assiste à des coupes budgétaires répétées dans les budgets du social. Les allocations sont durcies, les conditions d’accès se complexifient, les services d’accompagnement sont sous-financés. Le message implicite est clair : la solidarité collective recule.
Chacun est sommé de se débrouiller seul, de « rester employable », de « s’adapter », quelles que soient sa santé, son parcours ou sa situation personnelle.
4) Une logique qui individualise les risques
Cette logique s’inscrit dans une vision néolibérale de la société, où la responsabilité individuelle remplace progressivement la responsabilité collective. Le chômage devient une faute personnelle, le handicap un problème privé, l’invalidité une charge à minimiser.
Tant pis pour le chômeur de longue durée, tant pis pour la personne handicapée, tant pis pour celui ou celle dont le corps ne suit plus. Chacun pour soi, et tant pis pour les autres.
5) Ce que dit une société de la manière dont elle protège les plus fragiles
Or, une société se juge aussi à la manière dont elle protège les plus fragiles. Allonger la durée du travail sans garantir des emplois dignes, sans lutter contre les discriminations liées à l’âge, sans renforcer les filets de sécurité sociale, c’est accepter une forme de violence sociale silencieuse.
C’est transformer la retraite, non plus en un droit acquis après une vie de travail, mais en un privilège réservé à ceux qui auront su — ou pu — tenir jusqu’au bout.
Conclusion
Derrière les chiffres et les réformes techniques, il y a des vies bien réelles, des corps usés, des parcours cabossés. Poser la question de la pertinence du report de l’âge de la retraite, ce n’est pas refuser tout débat économique. C’est rappeler que l’économie devrait être au service de la société, et non l’inverse.
Alors, face à cette évolution qui individualise les risques et fragilise la solidarité, une question demeure, essentielle
et dérangeante à la fois :
Est-ce vraiment la société de demain dont on a rêvé ?